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Antonie Pannekoek Archives

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Thème : La solution économique pour la période de transition du capitalisme vers le communisme


Temps de travail social moyen
Base d’une production et d’une répartition communiste


Source :  Fondements de l’économie communiste. – Paris : Informations Correspondance Ouvrières (i.c.o.), 1971. – 48 p.; ici les formules ont été révisées; et quelques corrections ont été effectués d’après l’original allemand.

 Ce texte a été publié pour la première fois dans Räte Korespondenz, sous la signature de g.i.k.h., n° 10-11, juillet-août 1935. Il a été traduit en français et diffusé de manière limitée en juin 1952. C’est cette traduction qui a servi de base au présent texte, après avoir été revue et complétée.


I.

Au cours des dernières années, l’économie bourgeoise elle-même, américaine en particulier, a accordé une grande attention aux problèmes de la planification économique, attention manifestement motivée par la longueur et la gravité de la crise internationale. Les objections soulevées par les partisans du principe du « laisser-aller » contre la planification de l’économie capitaliste ont perdu à la longue de leur pouvoir de persuation. Les tendances vers le capitalisme d’état, prenant elles-mêmes leurs racines dans la monopolisation croissante de l’économie, rendaient particulièrement possible l’application expérimentale des théories de la planification économique. Avec l’énorme recul de la production, l’effrondrement du marché, etc., il devient toujours plus difficile de parler de la « force d’impulsion du profit, de la fonction régulatrice du marché, de l’impulsion de la concurrence ». Ceci parce que la stagnation actuelle du capitalisme des monopoles est le résultat et non la négation de ces « caractéristiques » du capitalisme « classique ».

Du point de vue de la théorie communiste, une économie capitaliste planifiée et réglée est impossible. Les crises capitalistes résultent de la contradiction entre forces sociales productrices et rapports sociaux de production, conflit que rend toujours plus difficile la mise en valeur du capital et doit conduire à l’effrondrment du capitalisme. La propriété privée des moyens de production exclut cette planification. Si la production est véritablement réglée dans l’intérêt de la société, elle cesse alors d’être capitaliste. C’est pourquoi le communisme rejette toutes les théories économiques pseudo-socialistes qui insistent seulement sur une nouvelle réglementation de la répartition, tout en maintenant le système de production capitaliste, et qui croient possible, par le contrôle du crédit et des banques notamment, d’assurer la tranformation évolutive (ou l’évolution) du capitalisme en socialisme. Les autres thèmes des discus-sions sur la planification (l’élimination de la concurrence, la réduction de la disproportion entre les branches individuelles de la production, l’intervention de l’État dans l’économie, etc.) ne changent rien, pour la théorie marxiste, à la loi des crises capitalistes car ces dernières ont pour cause, non « l’anarchie » capitaliste, mais la loi de l’accumulation du capital. Pour le marxisme, la production de capital exclut toute socialisation. Pour lui, les possibilités et les difficultés, du capitalisme, son essor et sa chute, sont déjà comprises dans la loi de la valeur. La contradiction entre valeur d’échange et valeur d’usage (a) est la contradiction capitaliste sans la suppression de laquelle il ne peut être question d’une société communiste.

En régime communiste, les producteurs « n’échangent pas » leurs produits. Le travail n’a ni valeur ni prix. La suppression de l’échange de valeur est en même temps la suppression du salariat, car le salaire n’est rien d’autre que le rapport d’échange entre acheteurs et vendeurs de la force de travail. Si ce rapport demeure et peut importe alors que ce soit les entrepreneurs individuels ou l’État qui interviennent comme acheteurs de la force de travail, c’est qu’en fait il y a toujours production de valeur et de plus-value, et que la production repose sur l’exploitation de la force de travail. La production capitaliste ne permet qu’une répartition capitaliste : « la manière dont sont échangées les forces productives », dit Marx, « détermine ou définit la manière dont sont échangés les produits » (b).

En régime communiste, le procès de production n’est plus un procès de mise en valeur du capital, mais un procès de travail par lequel la société tire de la nature ce dont elle a besoin. On ne produit plus des valeurs mais des biens d’usage. Comme unité de mesure économique, dont la nécessité est incontestable puisque la production comme l’appareil de production doivent être adaptés aux besoins de la société, il ne reste que le temps de travail nécessaire à la production des biens qui puisse valoir comme telle. Ce n’est plus la valeur, mais la comptabilisation en biens d’usage du temps de travail, immédiatement donné, nécessaire à leur production qui est la seule forme possible d’une économie communiste ordonnée.

C’est pour cette même raison que du point de vue marxiste, les tentatives russes de planification économique ne peuvent être considérées comme socialistes. La pratique russe n’obéit pas aux principes communistes mais bien aux lois de l’accumulation capitaliste. Il s’agit ici, bien que sous une forme modifiée, d’une production de plus-value qui se cache idéologiquement sous le vocable de « construction socialiste » (c). Le salaire équivaut à la production de capital et constitue en Russie également la condition d’existence d’une bureaucratie croissante aux privilèges toujours plus importants, que l’on doit absolument considérer comme une classe nouvelle, s’appropriant sur-travail et plus-value, à côté des éléments encore existants du capitalisme privé. Des expériences russes on ne peut tirer aucune conclusion positive en faveur d’une production et d’une répartition communistes. Elles ne font que montrer comment le communisme ne peut pas se développer (d).

Les problèmes décisifs d’une économie communiste n’apparaissent qu’après la suppression complète du marché, du salariat, de l’argent, etc. Le seul fait que demeure un salaire signifie déjà que les moyens de production ne sont pas contrôlés par les producteurs, mais qu’ils continuent d’exister vis à vis d’eux en tant que capital, ce qui entraîne nécessairement un procès de reproduction sous la forme de l’accumulation du capital. Pour la théorie marxiste, l’accumulation du capital, outre la forme sous laquelle elle se manifeste dans la loi des crises et de l’effondrement du capitalisme, et à cause d’elle, est en même temps accumulation de la misère. Ainsi la paupérisation des ouvriers russes s’accomplit au même rythme que l’accumulation du capital. Leur productivité croit plus vite que leurs salaires ; du produit social ils reçoivent une part relativement toujours plus faible. Pour Marx, cette paupérisation relative des ouvriers au cours de l’accumulation n’est qu’une phase de la paupérisation absolue, elle n’est qu’une expression différente de l’exploitation sans cesse plus poussée des ouvriers et il est impossible de la considérer comme la « croissance du socialisme ».

En substance, les « théories de la socialisation » des bolcheviks tient en ceci : avec le bouleversement révolutionnaire, c’est-à-dire avec l’expropriation du capital, le pouvoir de disposer des moyens de production et par la suite le contrôle de la production, et de la répartition des produits passent aux mains de l’État. Ce dernier organise alors les diverses branches de la production d’après un plan et les met, en tant que monopole d’État au service de la société. Grâce à la statistique, la direction centralisée calcule et établit le volume et la composition de la production tout comme la répartition du produit aux producteurs (e).

Les moyens de production sont bien passés des mains des entrepreneurs privés à celles de l’État, mais pour les producteurs rien n’est changé. Ils disposent par eux-mêmes tout aussi peu du produit de leur travail que sous le capitalisme, car ils n’ont pas davantage le contrôle des moyens de production. Après comme avant, ils ne peuvent vivre que de la vente de leur force de travail. Seulement, ce n’est plus le capitaliste individuel, mais le capitaliste total, l’État, qui leur fait face comme acheteur de la force du travail. D’après les théoriciens sociaux démocrates comme pour les bolchévistes, le capitalisme de monopole a déjà rendu la production, « mûre pour la socialisation », il ne reste donc plus qu’à régler la répartition d’une manière « socialiste » Le point décisif pour cette conception c’est le côté technique de l’organisation développé par le capitalisme de monopole, (ou selon son modèle) et non pas l’aspect réellement fondamental de l’économie communiste ; le rapport économique entre le produit et le producteur. La concentration du capital, la monopolisation de l’économie est indissociable du procès d’accumulation. Du point de vue de la valeur, la concentration est le « but de la production capitaliste, parce qu’elle est identique à l’accumulation du capital.

L’accumulation du capital, le mobile du profit, déterminent l’aspect technico-organisationnel de la monopolisation, parce qu’en régime capitaliste « les choses dominent les hommes », alors que dans la société communiste, « ce sont les hommes qui contrôlent les choses ». Avec la suppression de la production de valeur, l’appareil de production technico-organisationnel créé par la concentration du capital n’est plus qu’un moyen pour une fin. Le rapport économique entre producteur et produit est ici décisif. Celui-ci qui est le but de la révolution est complètement négligé dans la thèse ci-dessus exposée ; on attribue au moyen de parvenir à ce but des forces qu’il n’a pas.

La thèse suivant laquelle ont doit déjà considérer la centralisation des moyens de production dans les mains de l’État comme leur socialisation excluait la prise en considération pratique d’une unité comptable correspondant à l’économie spécifique du communisme. La mise à la disposition du pouvoir central de la production et de la répartition sociale ne permettait, pour remplacer l’économie monétaire, aucune comptabilisation qui rendit possible un procès économique continu. Les tentatives russes d’établir, pendant la période dite du « communisme de guerre » une économie naturelle échouèrent complètement. Il fallut rétablir la comptabilité monétaire (f).

Les contraires : économie privée-économie socialiste planifiée, fédéralisme-centralisme, se résolvent dans l’économie communiste, en une plus haute unité. Le communisme n’est ni centralisme, ni féodalisme, mais les deux à la fois. C’est un mécanisme de production qui assure la gestion autonome des usines et rend possible en même temps la planification sociale de la production. Le calcul du temps de travail est, comme Kautsky le fait remarquer, impossible dans une économie dirigée et contrôlée seulement par un organisme central, car « même avec l’appareil statistique le plus impressionnant et le plus parfait l’estimation des marchandises d’après le travail en elles contenu n’est pas possible  (g). Mais ce que l’on ne peut établir dans le « communisme d’État » centralisé, à savoir : combien de temps de travail chaque produit a occupé dans le procès de production, les producteurs eux-mêmes peuvent très bien le faire. Parce que dans la pratique russe rien n’était changé au rapport entre producteur et produit, les producteurs ne pouvaient être les membres d’une société prenant part de façon autonome et directe au procès de production et de répartition. La séparation d’avec les moyens de production, qui existe encore en Russie, le rapport d’échange, le marché, entraînent le maintien de la comptabilité en monnaie. Mais cela n’a rien à voir avec l’association des producteurs libres et égaux par laquelle Marx définissait le communisme (h).

II.

La manufacture était la condition nécessaire du développement industriel. Elle transformait le travail qualifié de l’artisanat en travail humain général par la division du travail toujours plus poussée, ce qui permettait le développement rapide des forces sociales productives. De plus, la manufacture réalisait un principe immanent de toute économie capitaliste : la possibilité de calculer. Il n’y a que des quantités pures qui soient complètement commensurables. C’est pourquoi la possibilité de comparer des quantités de travail est liée à la réduction de toutes les qualités du travail au travail humain universel défini d’une manière purement quantitative. « Les modes de productions les plus avancés sont ceux qui répondent le mieux à la nécessité de quantifier complètement le travail car ce sont eux qui se prêtent le mieux à la rationalisation » (i). L’économie capitaliste d’ailleurs, a sans cesse amélioré la possibilité de calculer, instaurée par la manufacture. Au cours des deux dernières décennies, les méthodes comptables pour déterminer les prix de revient ont atteint la plus grande précision.

« La comptabilité capitaliste peut déterminer à tout moment la valeur d’un demi-produit, d’un moment du travail dans la production, les coûts de chaque opération singulère du travail. Pour une opération de travail donnée, elle peut choisir entre plusieurs l’atelier, la machine, la force de travail, les moins coûteux, elle peut donc à tout moment rationaliser au maximum le procès de production. C’est un des grands apports des méthodes comptables capitalistes que d’avoir permis ce raffinement dans le calcul économique » (j). Si les méthodes capitalistes de calcul reposent sur le dénominateur universel de l’argent, la disparition de l’argent et du marché dans la société communiste ne supprime pas pour autant la nécessité du calcul. Pour régler socialement et la production et la répartition, il est indispensable d’avoir un étalon universel, une unité de calcul. Comme on le sait, pour Marx et Engels, c’est le temps de travail social moyen contenu dans les produits qui est la base et l’unité de calcul de l’économie communiste. » (k).

En régime capitaliste, les moyens de production mp et la force de travail ft interviennent comme capital constant c et capital variable v. Les valeurs C + V ne peuvent être utilisées d’une manière capitaliste qu’aussi longtemps qu’elle produiront de la plus-value m. La formule de production capitaliste est C + V + m. On ne peut obtenir m que parce que mp et ft interviennent comme c et v. Si C + V disparait, m disparait aussi et réciproquement. Ce qui demeure, c’est la force matérielle et concrète de C + V, c’est-à-dire MP + FT. La formule de production communiste est MP + FT.

Le développement de MP + FT s’accomplit dans toute société, il n’est autre chose que le « procès d’assimilation homme-nature ». Mais la formule C + V + m est liée à la société capitaliste. Alors que dans la société capitaliste, seul l’intérêt présenté par m déterminait le développement de C + V, parce que dans ce cas, la nécessité de mise en valeur du capital était prédominante par rapport aux besoins sociaux, c’est seulement dans la société communiste que les besoins sociaux déterminent le développement de MP + FT. C + V + m suppose que ft (force de travail du producteur) est transformé en v (capital variable, aux mains des propriétaires de c, capital constant), ce qui se produit quand le capitalisme achète la force de travail du salarié. Si C + V disparait, cet échange entre posseseurs de c et posseseurs de ft disparait aussi. On ne peut parler d’économie communiste que si mp ne s’oppose plus aux ouvriers en tant que capital, que si mp n’est plus qu’un instrument de la société et rien d’autre.

Le temps de travail, en tant qu’unité comptable, jouerait dans l’économie communiste un double rôle :

« […] La répartition planifiée du temps de travail détermine la juste proportion des diverses fonctions du travail selon les divers besoins. D’autre part, le temps de travail sert à mesurer la participation individuelle du producteur au travail commun, et conséquemment la part individuelle consommable du produit total. Les rapports sociaux des hommes à leur travaux et aux produits de leurs travaux sont ici d’une simplicité transparente, dans la production comme dans la réparti-tion » (l).

Dans toutes les formes de société, le procès de production doit être en même temps un procès de reproduction. Alors que dans le capitalisme, la reproduction est commandée par le mécanisme du marché, dans le communisme, la reproduction est un procès planifié, conscient, déterminé par les producteurs eux-mêmes. Si la production capitaliste est une production de valeur, il en est de même pour la reproduction élargie, qui se présente par conséquent comme accumulation du capital. Les rapports capitalistes se reproduisent constamment. Si le temps de travail est l’étalon de la production communiste, il l’est également pour la reproduction élargie. Même s’il n’existe ni marché, ni monnaie, le courant de la production doit continuer à couler, les forces productives sociales doivent être développées plus avant. Marx distingue comme suit l’économie capitaliste de l’économie communiste :

« Dans la société communautaire, basée sur la propriété collective des moyens de production, les productieurs n’échangent pas leurs produits ; de même le travail transformé en produits n’apparait pas ici comme valeur de ces produits, comme une qualité réelle qu’ils possèdent ; en effet, contrairement à ce qui se passait dans la société capitaliste, les travaux individuels existent directement comme partie intégrante du travail total et non plus après un détour. Evidemment le même principe qui régit l’échange à valeur égale des marchandises, domine ici également. Mais contenu et forme ont changé parce que les conditions étant différentes, personne ne peut rien donner en dehors de son travail, et ne peut posséder en dehors de moyens de consommation individuels. Mais en ce qui concerne la répartition de ceux-ci parmi les producteurs, c’est le même principe que pour l’échange de marchandises équivalentes qui la règle ; on échangera une quantité de travail sous une certaine forme contre la même quantité de travail sous une autre forme » (m).

Les producteurs, les usines, les industries, l’économie agricole, livrent leurs produits à la société qui, en retour, met à leur disposition les moyens de production et d’existence (n).

Si Marx et Engels ne se sont exprimés qu’en de rares endroits sur l’organisation économique de la nouvelle société, et là encore en formules programmatiques succintes, cette réserve servait à éviter qu’on retombe dans l’utopie, car le développement capitaliste n’était pas encore suffisamment avancé pour autoriser des considérations théoriques détaillées sur le communisme. Ce n’est qu’après la Commune de Paris que les déclarations de Marx se firent plus précises non seulement quant au caractère de la dictature du prolétariat, mais aussi quant aux problèmes de la production et de la répartition communiste, même si, là encore, il ne procède pas à une exposition des principes. Si la contribution de Marx est réduite, ses épigones ont complètement renoncé à traiter plus en détail les problèmes de la société communiste ; on peut même dire que pour eux les problèmes n’existent pas puisque les déformations, révisionnistes comme « orthodoxes », du marxisme considéraient le développement d’une économie sans marché ni monnaie comme un procès automatique que le capitalisme accomplissait de lui-même par sa tendance à former un « cartel général » (o). Les indications de Marx, sur le calcul du temps de travail et de l’heure de travail social moyen, comme base de l’économie communiste, ont trouvé peu d’écho dans la littérature socialiste. Si Weitling et divers représentants (p) de la période chartiste-oweniste firent remarquer les conséquences égalitaires de la doctrine de la valeur-travail, et recommandèrent des innovations monétaires pour compléter l’économie socialiste (billets de banque en heures de travail), le marxisme « officiel » laissa complètement de côté et pour longtemps la recherche théorique vraiment réaliste et approfondie de la réglementation économique socialiste. Seule la critique bourgeoise (M. Weber et L. Mises en particulier) qui s’intéressa à la révolution russe et posa un problème à la théorie « marxiste » prévalant, généralement suivant laquelle la « nationalisation », la centralisation de la gestion et la comptabilité en nature aidée de la statistique suffisaient à la nouvelle société mit le marxisme « officiel » dans l’embarras. En outre elle obligea ses théoriciens à accorder plus d’attention aux problèmes de l’économie socialiste. La critique bourgeoise démontrait qu’une économie sans méthode comptable, sans dénominateur universel mesurant la valeur des produits était impossible, car alors toute planification serait exclue. Avant qu’on ait montré, disait la critique, par quoi doit être remplacé le mécanisme du marché, il ne peut être question d’économie socialiste (q).

Le marxisme ne peut répondre que par la négative à la question de savoir ce qui remplacera le marché, car il n’a nul besoin de le « remplacer ». Mais, si comme le marxisme officiel on n’a pas compris la nécessité d’une unité comptable, on doit s’avouer battu par la critique bourgeoise, car en fait il ne peut y avoir d’économie sans méthode comptable. C’est pourquoi d’ailleurs, les théoriciens « socialistes » battirent en retraite et se résolurent à éterniser la notion de valeur qu’ils n’avaient considérée jusqu’alors que comme une catégorie historique. On reconnut ainsi que l’argent tel qu’il existe aujourd’hui devait subsister comme « étalon de valeur de la comptabilité et du calcul des rapports d’échange et comme moyen de circulation dans la société capitaliste » (r). Cet affrontement théorique devant la critique bourgeoise avait pourtant un côté positif : on reconnaissait la nécessité d’une comptabilité.

Abstraction faite d’articles sans valeur théorique, de vues utopiques de l’avenir qui était l’œuvre du courant anarcho-syndicaliste et qui bien que de manière très imprécise se prononçait souvent pour la comptabilisation en temps de travail, il n’y eut que l’ouvrage d’Otto Leichter (s) pour reprendre ce problème au sérieux. Sur cette étude de Leichter s’en bâtit une autre parue à Berlin en 1930 et qui pour la première fois sur une base marxiste faisait du temps de travail sans restriction la base de toute production et de toute répartition communiste, et cherchait à faire la démonstration théorique que l’application de la comptabilité en temps de travail ne soulevait aucune difficulté dans la pratique et qu’en fait c’était la seule unité comptable qui puisse valoir pour le communisme. L’effondrement de la IIe Internationale, l’industrialisation de la Russie sur le mode capitaliste ont enlevé aux deux principaux courants du mouvement ouvrier actuel toutes possibilités de définir les questions de la construction et de l’économie du communisme. On comprend trop bien que les premières analyses théoriques sérieuses de ce problème encore actuel devaient venir d’autres horizons, c’est-à-dire d’un nouveau mouvement révolutionnaire qui récuse toutes les formes du « capitalisme d’État » ou de « communisme d’État ». Dans ce qui suit, nous essayons de présenter les lignes essentielles d’une production et d’une répartition communistes, telles qu’elles sont débattues par les théoriciens d’aujourd’hui (t).

III.

Si nous prenons l’heure de travail social moyen pour unité comptable de la société communiste, elle doit pouvoir englober toutes les catégories de la production et de la répartition. L’unité de travail doit englober, dans leurs quantités globales, la consommation, la reproduction et l’accroissement des forces productives. Chaque entreprise doit établir sa consommation en heures de travail pour qu’elle puisse être réapprovisionnée d’une quantité égale. Le calcul des heures de travail ne présente pas de difficultés car le calcul capitaliste de rationalisation, comme nous l’avons déjà dit, a développé les méthodes de calcul qui, dans l’ensemble, comme dans le plus infime détail, rendent possible la détermination des prix de revient. Si toutes ces méthodes de calcul se rapportent aujourd’hui à l’argent comme dénominateur commun, leur application aux heures de travail n’offre aucune espèce de difficulté. Du simple point de vue technique, le calcul des heures de travail est beaucoup plus simple que le calcul en argent, car beaucoup de facteurs qui rendent difficile le calcul capitaliste des coûts, par exemple le paiement des intérêts, disparaissent. La littérature spécialisée elle-même préfère un calcul en temps de travail à un calcul en argent et il est, sans conteste, possible de déterminer le temps de travail total dépensé par usine, dans une branche de la production industrielle, et aussi les temps de travail représentés par chaque produit ou chaque produit partiel. Même les entreprises qui ne fournissent pas des produits matériels (administration, en seignement) peuvent néammoins établir le temps de travail qu’elles consomment sous forme de produits.

La formule de production de chaque entreprise, comme celle de la société toute entière est très simple. Nous les avons déjà énoncées : MP + FT = Produit. Le travail humain, à l’aide des moyens de production, créé une masse de biens. Nous distinguons les moyens de production fixes et circulants et élargissons notre formule en conséquence :

( MP+mp )+FT
( Machines, etc.+Matières primaires, etc. )+Force de travail
( 10 000 heures de travail+70 000 heures de travail )+70 000 heures de travail

soit au total 150 000 heures de travail. Appliquons maintenant ces chiffres à une fabrique de chaussures : (MP + mp) + FT = produit.

(10 000 heures de travail + 70 000 heures de travail) + 70 000 heures de travail :
50 000 paires de chaussures en 150 000 heures de travail.

En moyenne, une paire de chaussures nécessite trois heures de travail. Dans cette formule de production, nous avons également la formule de reproduction simple. Nous savons combien d’heures de travail ont été employées par cette entreprise à la production de 50 000 paires de chaussures. La même masse d’heures de travail doit lui être à nouveau fournie. Ce qui vaut pour une entreprise isolée vaut pour toute la société qui n’est que la somme de toutes les entreprises. Le produit social total est le produit (MP + mp) + FT de toutes les entreprises. Pour distinguer la formule de production des entreprises individuelles de celle de la société dans son ensemble nous pouvons écrire : Produit social PS = (sMP + smp) + sFT. Si sMP = 100 millions heures de travail, smp = 600 millions heures de travail, sFT =600 millions heures de travail, le schéma du produit social s’écrit PS = (100 + 600) + 600 = 1 300 millions heures de travail. Dans le cas de la re-production simple, c’est-à-dire s’il n’y a pas élargissement de la production, il y a sur la production totale 600 millions d’heures de travail qui sont disponibles pour la consommation, sous forme de moyens de consommation.

La connaissance du fond de consommation ne dit encore rien sur sa répartition. Ici encore, il est possible d’établir une équivalence entre les travaux différents et les parts en biens de consommation. On peut, par exemple, accorder à un manœuvre pour chaque heure de travail réalisée la moitié seulement d’une heure de travail en biens de consommation, alors que d’autre part, on pourra attribuer à un ingénieur pour une heure de travail réalisée trois heures de travail en biens de consommation (u). Cependant, – abstraction faite de ce que le développement des forces sociales productives s’exprime, aussi par une simplification technique du procès de travail et que l’opposition entre travail manuel et intellectuel se résoud dans une unité supérieure déjà visible – même du point de vue économico-social, la nécessité d’une répartition antagonique disparait dans le régime communiste. Dans le capitalisme, de même que la reproduction capitaliste est individuelle, de même la reproduction de la force de travail est laissée aux soins des individus en fonction de leur situation de classe. En règle générale, l’ouvrier n’engendre que des ouvriers, la classe moyenne remplit toujours des emplois plus élevés. Dans la société communiste, la reproduction de la force de travail comme celle de l’appareil de production sont des fonctions sociales. Ce n’est plus la situation de classe des individus qui détermine la reproduction de la force de travail, mais c’est la société qui règle consciement cette reproduction, grâce à quoi disparait l’antagonisme de la répartition qui existerait éventuellement dans les débuts de la nouvelle société. Le communisme développé ne connaît plus cet antagonisme (v).

L’application de l’heure de travail social moyen comme unité comptable suppose l’existence de conseils d’usine (soviets). Chaque entrerise intervient comme entité autonome et, comme nous le montrerons plus loin, est liée en même temps à toutes les autres entreprises. Par le fait de la division sociale du travail, chaque entreprise fabrique des produits finis déterminés. Avec la formule MP + mp + FT, chaque usine peut calculer le temps de travail contenu dans ses produits. Dans notre exemple de la fabrique de chaussures, chaque produit fini, chaque paire de chaussures, contient en moyenne trois heures de travail. On peut déterminer cette moyenne pour chaque produit et pour chaque entreprise. Le produit fini d’une entreprise, pour autant qu’il ne sert pas à la consommation individuelle, entre dans une autre entreprise sous forme A ou B, laquelle calcule aussi son produit fini en heures de travail. Ce-ci vaut pour toutes les entreprises sans égard à la quantité ou la nature de leur produits.

Quand chaque entreprise a déterminé le temps de travail moyen contenu dans ses produits, il reste encore à trouver la moyenne sociale. Toutes les entreprises, c’est-à-dire celles qui produisent les mêmes objets, doivent entrer en relation. A partir des entreprises individuelles d’une industrie déterminée, sur un territoire donné, on établit la moyenne générale. Si, pour prendre un exemple grossier, 100 fabriques de chaussures atteignent une moyenne de trois heures, 100 autres une moyenne de deux heures, la moyenne générale pour une paire de chaussures est de 2,5 heures. Les différences résultent des différences de productivité des diverses entreprises. Bien que cela soit un héritage du capitalisme, et qu’à la longue les différences de productivité soient destinées à disparaître, le retard d’une entreprise doit être entre temps compensé par l’avance d’une autre. Mais au point de vue de la société, il n’existe qu’une productivité sociale moyenne. La détermination du temps de travail social moyen exige la cartellisation des usines et industries individuelles. L’opposition entre heure de travail moyen d’entreprise et heure de travail social moyen trouve sa résolution dans le cartel de production.

Avec le développement de la productivité du travail, diminue le temps de travail social moyen. Si le produit ainsi « meilleur marché » est destiné à la consommation individuelle, il y entre comme tel, c’est-à-dire avec une moyenne réduite. Si c’est un produit fini qui sert de moyen de production à d’autres entreprises, la con-sommation de (PM + pm) baisse pour celles-ci, leurs coûts d’entreprise baissent et avec eux le temps de travail de leurs produits finis. La compensation des fluctuations ainsi causées est un problème purement technique qui ne soulève aucune difficulté particulière.

Si le temps de travail sert de mesure pour la production, il doit également s’appliquer à la répartition. Marx décrivait cette unité en phrases très simples :

« Si par exemple, la journée sociale de travail se compose des heures de travail individuel, ce que le producteur a donné à la société, c’est son quantum individuel de travail. Le temps de travail individuel du producteur individuel est la partie fournie par lui à la journée de travail social, sa participation à celle-ci. Il reçoit de la société un bon certifiant qu’il lui a fourni tant et tant de travail (déduction faite du travail pour le fond social) et avec ce bon, il retire du fond social des moyens de consommation autant que cela coûte en travail. Ce même quantum de travail qu’il a donné à la société sous une forme, il le reçoit d’elle sous une autre forme. » (w).

La spécialisation du travail entraine l’utilisation de signes quelconques pour prélever des biens sociaux de consommation. Les producteurs reçoivent autant de ces signes qu’il correspond aux heures de travail qu’ils ont effectuées. On peut appeler ces signes « monnaie-travail », bien qu’il ne s’agisse plus de monnaie au sens capitaliste du terme. « Les producteurs », écrit Marx, « peuvent d’après moi recevoir des signes de papier grâce auxquels ils reçoivent du fonds social de consommation une quantité correspondant à leur temps de travail. Ces signes ne sont pas de l’argent, ils ne circulent pas. »

Cependant, les ouvriers ne peuvent recevoir le montant total de leur travail. Le temps de travail n’est pas la mesure directe de la part individuelle consommable du produit social. Marx le précise :

« Si nous prenons d’abord le mot « fruits du travail » au sens de produit du travail, le fruit du travail communautaire est le produit social tout entier. Il faut en déduire premièrement ce qui est nécessaire pour remplacer les moyens de production usagés, deuxièmement une réserve ou fonds de sécurité contre les accidents, les désastres d’origine naturelle, etc. Ces défalcations sur le « fruit intégral » du travail sont une nécessité économique et leur importance sera déterminée en fonction du moyen et des forces disponibles – en partie par le calcul des probabilités, mais elles ne peuvent être calculées en aucune manière sur la base de l’équité. Reste l’autre partie du produit total destinée à la consommation. Avant de procéder à la répartition individuelle, il faut en déduire premièrement les frais généraux d’administration qui n’appartiennent pas à la production. Cette partie sera immédiatement réduite de façon très importante comparativement à aujourd’hui et ira diminuant au fur et à mesure que la nouvelle société se développera. Deuxièmement ce qui est destiné à la satisfaction communautaire des besoins, par exemple : les écoles, les hôpitaux, etc. Cette partie croît immédiatement d’une manière importante par rapport à aujourd’hui et va encore croissant au fur et à mesure que la nouvelle société se développe, troisièmement, fonds pour ceux qui sont incapables de travailler, etc., bref, pour ce qui a trait à ce qu’on appelle, assistance publique aujourd’hui. C’est seulement alors que nous arrivons à la distribution des moyens de consommation entre les producteurs individuels de la communauté. Le « fruit intégral du travail » est devenu « partiel » encore que ce qui est enlevé au producteur en tant qu’individu privé, il le retrouve directement ou indirectement en tant que membre de la société » (x).

Les établissements qui ne produisent pas de biens matériels mais qui prennent part à la consommation sociale doivent être considérés comme des entreprises. Leurs services sont livrés immédiatement à la société, production et distribution ne font qu’un. Pour ces entreprises, le but final du communisme (« à chacun selon ses besoins ») est déjà réalisé, leur répartition n’est réglée d’après aucune mesure économique. Nous appelons ces entreprises services publics ou services du travail social (s.t.s.). De même que les différences de productivité, de même l’existence des s.t.s. apporte une complication à la comptabilité communiste. Tout ce dont les services publics ont besoin doit être prélevé sur la masse des biens des usines productives.

« La société crée des produits sous mille formes différentes et en eux exprime combien d’heures de travail social moyen a nécessité leur production. De cette masse de produits, les usines productives retirent d’abord de quoi renouveler leurs moyens de production et leurs matières premières Les entreprises s.t.s. en font alors autant tandis que le reste des produits est consommé par tous les ouvriers. C’est ainsi que la société absorbe le produit social tout entier. » (y).

Revenons à notre schéma de production pour la société dans son ensemble, il est de la forme ( MP + mp ) + FT = masse de produits et dans notre exemple ( 100 + 600 ) + 600 = 1 300 millions heures de travail. mp et mp doivent être reproduits, il reste du produit total 600 millions de heures de travail. Les s.t.s. retirent de ces 600 millions leurs moyens de production et leurs matières premières. Il est également nécessaire de connaître la consommation totale des services publics. Appelons mp leurs moyens de production, mp leurs matières premières, ft leur force de travail, le budget total des s.t.s. est alors :

( MPo + mpo ) + FTo = services des S.T.S.

soit ( 8 + 50 ) + 50 = 108 millions heures de travail.

Il faut déduire des 600 millions de heures de travail pour la consommation, 58 millions pour MP + mp ). Il reste 542 millions heures de travail pour la consommation individuelle. Nous appelons cette partie : facteurs de la consommation indi-viduelle f.c.i.. La formule de F.CI. est:

FT – ( MPo + mpo )
FT + FTo

soit avec les chiffres de notre exemple :

F.C.I. = 600 million – 58 million

= 542 million = 0,83
600 million + 50 million 650 million

Si un ouvrier a travaillé 40 heures, il reçoit de l’argent travail pour 40 × 0,83 = 33,2 heures de travail qui lui permettent d’acquérir les biens de son choix. Ce calcul est possible parce que toutes les entreprises comptabilisent ce qu’elles consomment en mp, mp, ft. La comptabilité qui enregistre tous les produits a en mains tous les éléments qui lui seront nécessaires pour établir le règlement, c’est-à-dire FT, MPo, mpo, FTo, qui résultent d’une simple opération d’apurement (virement).

Dans les entreprises s.t.s., le principe à chacun selon ses besoins est déjà réalisé. Avec le développement et Ia croissance du communisme, ce type d’entreprise s’étend toujours davantage (assistance publique, nourriture, transport, logement). Plus la société se développe dans ce sens, plus les usines se transforment en s.t.s. et moins le travail individuel sera la mesure de la consommation individuelle. Il faut voir dans cette tendance, la tendance au développement vers la société communiste. Marx dit :

« Ce n’est qu’à un haut degré de développement de la société communiste après qu’a disparu l’affreuse subordination des individus à la division du travail et ainsi l’opposition entre travail physique et intellectuel seulement après que le travail est devenu non seulement un mode d’existence mais encore une condition de l’existence, sa première condition seulement après que les forces productives se soient développées en même temps que les individus sous tous les rapports et seulement après que toutes les sources de la richesse auront commencé à jaillir, seulement alors on pourra dépasser l’étroit horizon du droit bourgeois et la société pourra inscrire sur son drapeau « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». (z).

Avec le développement du communisme, le calcul change pour f.c.i. Diverses entreprises, une centrale électrique par exemple, travaillent en partie pour la consommation individuelle, en partie dans un but purement productif. Si comme dans notre exemple le courant est fourni gratuitement aux consommateurs, la centrale électrique appartient alors à un nouvau type d’entreprise. Pour le calcul, ces entreprises mixtes doivent être considérées soit comme une entreprise productive, soit comme s.t.s. Les fournitures de courant entrant dans la consommation individuelle et exprimées en heures de travail doivent être restituées à notre centrale électrique par f.c.i. L’addition de ces fournitures pour toutes les entreprises mixtes constitue le déficit que doit combler le f.c.i. Appelons le déficit général d, nous avons alors une nouvelle forme de répartition :

F.C.I. = FT – ( mpo + FTo + D )
FT + FTo

Diverses variantes sont alors possibles suivant que l’on compte les entreprises mixtes avec les s.t.s. ou avec les usines productives ou qu’on les répartisse entre les deux. Mais aucune de ces variantes ne complique la compréhension de l’ensemble.

Si le rapport entre producteur et produit est donné, l’organisation verticale et horizontale des usines n’est plus qu’une question technique parfaitement soluble qui économiquement ne présente aucune difficulté. La répartition, comme la production est une question sociale. Les « frais » de répartition sont intégrés dans le budget général des s.t.s., c’est-à-dire que les organismes de répartition sont des organismes d’entreprises du type s.t.s. qui effectuent leurs calcus d’après la for-mule (MP + mp) + FT.

A l’éternelle question de l’économie bourgeoise : par quoi le communisme remplace-t-il le marché ? puis-que celui-ci entre autres fonctions, joue le rôle d’indice des besoins sociaux, le communisme répond en créant des organismes de répartition et en faisant des organes capables de donner une expression collective aux désirs individuels. L’organisation des consommateurs en communautés qui sont en relation directe avec les organismes de production permet la complète mobilité d’adaptabilité de leur satisfaction des besoins.

IV.

La reproduction simple que nous avons examinée jusqu’ici n’est pourtant qu’une hypothèse méthodologique simplifiée qui ne correspond pas à la réalité. Le Progrès humain exige l’élargissement des forces productrices. Le procès de reproduction doit s’accomplir à une échelle élargie. Dans le capitalisme, ce procès est, en tant que procès d’accumulation du capital, la fonction individuelle des entreprises capitalistes. Dans la société communiste, c’est une fonction sociale. Une partie du produit social est employée à élargir l’appareil de production. Mais pour faire de la reproduction élargie une activité consciente, il est nécessaire de connaître le temps de travail social nécessaire à la reproduction simple. Le schéma de la reproduction simple est ( MP + mp ) + FY. Si l’appareil matériel de production doit être élargi de 10 %, il faut retirer de la consommation individuelle une masse de produits égale à dix pour cent de ( MP + mp( ). Dans l’accumulation accomplie, la production s’effectue d’après la formule 1,1 ( MP +mp ) + FT.

Nous avons déjà montré que le produit social est complètement absorbé par la société, si la consomation individuelle se déroule après la formule :

F.C.I. = FT – ( mpo + FTo )
FT + FTo

Maintenant la consommation individuelle doit être diminuée de 0,1 ( MP + mp ). Pour élargir la production de 10 % nous avons la formule :

F.C.I. = FT – 0,1 ( MP + mp ) – ( MPo + mpo )
FT + FTo

Cette formule générale ne remplace pas la solution concrète du problème dans la réalité, dans le cadre de ce travail nous devons pourtant nous en contenter et renvoyer encore à Marx :

« Si nous imaginons une société non plus capitaliste mais communiste, le capital argent disparaît immédiatement et aussi le masque des transactions qui s’opèrent sous son couvert. L’affaire se réduit simplement à ce que la société doit calculer à l’avance combien de travail, combien de moyens de production et de consommation elle peut employer sans dommage dans des branches d’activité qui, comme la construction d’une voie ferrée par exemple, pour une longue période, un an ou plus, ne livrent ni moyens de production, ni moyens de consommation, ni aucun objet d’utilité, mais retirent bel et bien de la production totale annuelle du travail, des moyens de production et des moyens de consommation. » (aa).

Tenons-nous en à cet exemple. Si la construction d’une voie ferrée s’avère nécessaire, sa construction appartient à la partie s.t.s. de la production sociale. Si elle demande trois années de travail d’une certaine quantité d’heures de travail chacune, on déduit le tout du f.c.i. pour compte du s.t.s..>/P>

Pour les échanges entre entreprises, l’argent-temps de travail est superflu. Quand une entreprise a livré sont produit fini, elle a ajouté MP + mp + FT heures de travail à la grande chaîne des travaux partiels de la société. Celles-ci doivent être retrouvées en même quantité aux entreprises sous forme d’autres produits finis. L’argent-travail ne vaut que pour la consommation individuelle. Avec l’intégration progressive de nouvelles entreprises dans la production s.t.s., la répartition par le truchement d’argent-travail va toujours en diminuant, et tend à disparaître. Etablir f.c.i. est la tâche de la comptabilité sociale. Au crédit de cette comptabilité sociale il y a FT, au débit : MPo, mpo et FTo, Marx dit 

« La comptabilisation, en tant que contrôle et vue d’en-semble idéale du procès économique, sera d’autant plus nécessaire que le procès se développe de façon de plus en plus collective et perd son caractère purement individuel ; aussi est-elle plus nécessaire dans la production capitaliste que dans les entreprises artisanales ou rurales, plus nécessaire dans la production communautaire que dans la production capitaliste. » (bb).

Dans la société communiste, cette comptabilité est comptabilité et rien d’autre. Elle est le centre du procès économique et ne comporte pas de pouvoir sur les producteurs ou sur les entreprises individuelles. La comptabilité sociale n’est elle-même qu’une entreprise du type s.t.s. Ses fonctions sont : enregistrer la circulation des produits, déterminer f.c.i., émettre l’argent-travail, contrôler la production et la répartition. Le contrôle du procès de travail est purement technique et peut être assuré par chaque entreprise elle-même. Le contrôle exercé par la comptabilité sociale ne va pas plus loin que le calcul de ce qui entre et sort de chaque entreprise et la surveillance de sa productivité.

« Le contrôle de la production dans la société des producteurs libres et égaux n’est pas le fait de personnes ou d’instances gouvernementales, il est accompli par l’enregistrement public du procès de production, c’est-à-dire que la production est contrôlée par la reproduction. » (cc).

Nous avons déjà montré que la production d’après le temps de travail social moyen exige la cartellisation des entreprises de même spèce. MP 1, 2, 3, n, etc. les usines appartenant à un cartel de production, appelons leur total ; la production totale qui en résulte est :

Usine 1= (MP1+ mp1) + FT1 = X1 kilogram produit
Usine 2= (MP2+ mp2) + FT2 = X2 kilogram produit
Usine 3= (MP3+ mp3) + FT3 = X3 kilogram produit
Usine n= (MPn+ mpn) + FTn = Xn kilogram produit
Total = (MPt + mpt) + FTt = Xt kilogram produit

Le temps de production social moyen par kilo de produit est alors :

( MPt + mpt ) + FTt
Xt kilogram produit

Le temps de production social moyen est l’unité de productivité et à partir des variations des usines individuelles par rapport au temps de production , social moyen en établit leur productivité et on a ainsi le moyen de les contrôler. On détermine en même temps la rationalité du processus de production. Le temps de production social moyen est le contrôleur de la communauté de production.

[Jusqu’au ici corrigé]

Les organismes d’entreprise présentent à l’entreprise leur budget de production pour la comptabilité sociale. A partir de l’ensemble des budgets de production on établit l’inventaire d’ensemble. Les produits arrivent aux usines sous une forme et en repartent sous une autre forme. Toute livraison de bien est enregistrée en virement dans la comptabilité sociale, ce qui permet d’avoir à chaque instant une vue d’ensemble du débit et du crédit d’entreprise. Tout ce qui est consommé par une usine, comme mp, mp, ou argent-travail apparaît au débit de l’usine, ce qu’elle a livré en produits à la société apparait au crédit. Les deux doivent coïncider dans un flux ininterrompu, ce qui montre si, et jusqu’à quel point, la production s’accomplit sans incident. Surplus et déficits des entreprises deviennent visibles et peuvent être solutionnés. Le procès de reproduction devient le contrôleur de la production.

Si une entreprise ne peut maintenir sa productivité, si celle-ci tombe, les autres entreprises du cartel ne peuvent alors compenser le déficit de la première, même si elles produisent au-dessus du temps de production social moyen. L’entreprise improductive ne peut se reproduire, la perturbation est visible et la société peut y remédier. Le contrôle des s.t.s. s’effectue en partie parallèlement à celui des entreprises productives, li s’établit à partir de la production matérielle, par l’enregistrement des livraisons de biens et le prélèvement d’argent-travail. Pourtant le produit des s.t.s. entre « gratuitement » dans la société, de sorte que la partie crédit manque dans leur comptabilité. Le contrôle de leur productivité ne sera vraisemblablement possible que par recherches comparatives.

Si en régime capitaliste, la catégorie temps de travail social moyen est déterminée par la « valeur » elle ne l’est dans la société communiste que comme travail produisant des biens. Si de plus en régime capitaliste, la productivité sociale doit être réglée par le marché ce qui occasionne un gaspillage énorme de forces productives, en régime communiste, la diminution du temps de production social moyen est une activité consciente et socialement ordonnée. Elle conduit à une baisse générale des temps de reproduction. Si par exemple, une entreprise a calculé ses moyens de production à 100.000 heures de travail, s’il est admis que ceux-ci auront une durée d’usage de 10 ans, il faut intégrer chaque année aux produits de cette usine 10 000 heures de travail. Si le temps de reproduction social moyen des moyens de production utilisés dans cette usine baisse, il peut alors se procurer pour sa reproduction des machines meilleures ou plus nombreuses, ce qui accroîtra sa productivité et signifie pratiquement un élargissement de l’appareil de production sans emploi de travail supplémentaire. Pour cette usine, le temps de production est changé. Comme le temps social moyen de reproduction est maintenu, il n’y a que le facteur productivité de cette entreprise qui change. Le temps social moyen de production du cartel reste le temps social moyen de reproduction, car les moyens de production eux aussi parcourent les usines d’une manière ininterrompue. Les temps sociaux de reproduction les plus bas, se fondent toujours avec le temps social moyen de reproduction dans le procès de production. Pour résumer, on peut dire :

« La base du temps social moyen de reproduction est l’heure de travail social moyen. Cette catégorie est également valable en régime capitaliste. Les différences individuelles ne s’expriment plus maintenant non plus dans les marchandises car sur le marché le produit est transformé en argent, c’est-à-dire en une marchandise universelle qui supprime toutes les différences individuelles. Dans la société communiste c’est le temps social moyen de reproduction qui contient en lui toutes les différences individuelles entre le travail lent et le travail routinier, entre les capacités plus ou moins grandes, entre le travail manuel et le travail intellectuel. Le temps social moyen de reproduction est ainsi quelque chose qui n’existe pas comme tel, comme quelque chose de particulier. De même que les lois de la nature font de phénomènes particuliers un cas général qui n’existe pas comme tel, l’heure de travail social moyen, qui n’a aucune existence concrète, incarne le cas général de multiples particularités du procès social d’assimilation. » (dd).

a. C’est la catégorie valeur d’usage qui constitue l’économie en général – la valeur d’échange donne seulement à l’économie une forme historique déterminée. Dans toute économie, il y a des biens, valeurs d’usage, la valeur d’échange ne vaut que pour ta société capitaliste. La catégorie « valeur » ne vaut que pour le domaine de l’être. Ici, le rapport d’échange des marchandises se règle d’après le temps de travail social moyen contenu en elles. Dans le domaine phénoménal, le rapport d’échange s’exprime sous forme de prix, de même que la plus-value intervient sous la forme phénoménale de profit et par l’action de la concurrence, comme profit moyen.

b. « Toute répartition des articles de consommation n’est que la conséquence de la répartition des conditions de production elles-mêmes. Mais cette dernière répartition est un caractère du mode de production lui-même. Par exemple, le mode de production capitaliste repose sur le fait que les conditions matérielles de production sont attribuées aux non-travailleurs sous forme de propriété du sol ou du capital, alors que la masse n’est propriétaire que de sa condition personnelle de production, c’est-à-dire la force de travail. Si les éléments de la production sont ainsi répartis la répartition actuelle des moyens de consommation suit d’elle-même » (K. Marx, Critique du programme social-démocrate 1875 – notes marginales).

c. Même si la Russie s’appelle u.r.s.s., les soviets n’ont plus aucune signification pratique. Ils sont désormais en Russie ce que la « démocratie » est dans les vieux états capitalistes : apparence et non pas réalité.

d. De ce point de vue, nous pouvons faire ici complète abstraction de la question fort débattue à propos de l’u.r.s.s., « de la possibilité du socialisme dans un seul pays ».

e. Si l’appareil d’état dispose des moyens de production et ainsi des produits, il a en même temps le pouvoir politique d’imposer ses décisions même contre la volonté de la société si nécessaire.

f. «  […] L’échange local de marchandises était devenu un échange panrusse. Il fallait adapter l’industrie à cette force d’échange et le contenu de ces formes c’était la résurrection de l’économie d’argent, c’est-à-dire la complète négation des principes suivant lesquels nous avions dirigé l’industrie jusqu’à ce moment là (Introduction de la n.e.p.). Auparavant, nous avions fini par nier l’argent, maintenant, nous devons nous adapter à l’économie d’argent […] » (Smilga, Le procès de reconstruction, Moscou, 1927, p.&Nbep;53).

g. K. Kautsky, La révolution prolétarienne et son programme, Berlin, 1922, p. 321.

h. Ce n’est ni notre propos, ni notre devoir d’analyser ici les diverses théories de la planification ou de la socialisation, ou la pratique russe du « capitalisme d’État ». Nous n’avançons ici ces remarques insuffisantes sur nos thèses que pour nous séparer d’ores et déjà des thèses économiques considérées jusqu’à maintenant comme « socialistes ».

i. F. Bprkenau, Le passage du monde féodal au monde bourgeois, Paris : Félix Alcan, 1934. – p. 9-10.

j. C. Lechter, L’organisation économique dans la société socialiste, Vienne, 1923, p. 22-23.

k. « La société peut calculer simplement combien d’heures de travail sont contenues dans une machine à vapeur, dans un hectolitre de froment de la dernière récolte, etc. […] Il ne peut donc lui venir à l’idée d’exprimer les quantités de travail dépensées dans la production, quantités qu’elle connait d’une manière directe et quasi-absolue, de les exprimer encore dans une mesure seulement relative, fluctuante, insuffisante, inévitable auparavant en tant qu’expédient nécessaire, dans un troisième produit (l’argent) et non dans leur mesure naturelle adéquate, absolue, leur mesure de temps. […] Dans les conditions ci-dessus, la société n’assigne aucune valeur aux produits. Sans aucun doute, la société doit savoir combien de travail nécessite la production de chaque objet d’utilité ». F. Engels, Dühring bouleverse la science.

l. K. Marx, Le capital, Livre l, section 3.

m. K. Marx, Notes marginales, Internationaler Arbeiterverlag 1930.

m. Dans cette esquisse rapide, nous laissons de côté la question de l’insertion de l’économie agricole encore arriérée dans la production et dans ta répartition communistes. Malgré la certitude qu’il en est autrement, nous supposons ici que l’économie rurale s’incorpore sans résistence à l’économie communiste et qu’il n’en résulte aucun problème nouveau. Pour nous la socialisation de l’économie rurale c’est non seulement son industrialisation croissante, mais plus encore la spécialisation toujours croissante de sa production. La socialisation intégrale de l’économie rurale est en dernier ressort une question de pouvoir, qui présuppose la domination de la production industrielle par les producteurs. Si celle-ci est assurée, l’introduction de l’économie communiste dans l’agriculture l’est aussi.

o. C’est ainsi que Rudolf Hilferding, après avoir considéré les conséquences de la concentration capitaliste qui d’après lui englobe toute l’économie en un trust géant : « le cartel général » écrit : « toute la production capitaliste est dirigée consciemment par une instance qui détermine, pour toutes les sphères, la masse de la production – […] le cartel répartit le produit […] Sur la nouvelle production, une partie est distribuée aux ouvriers et aux intellectuels, le reste revient au cartel pour qu’il en fasse ce qu’il lui plait. C’est une société ordonnée consciemment sous une forme antagonique. Alais cet antagonisme est antagonisme dans la distribution. La distribution elle-même est ordonnée consciemment, de sorte que la nécessité de l’argent ne s’impose plus». Das Finanzkapital, Edition 1927, Vienne, p. 295.

p. J. Gray et J.T. Bray.

q. « La doctrine de l’économie socialiste ne connait qu’un seul agent économique : la société qui, sans calculer profits ni pertes, sans circulation d’argent métallique ou d’argent-travail, organise la production sur la base d’un plan économique sans le rattacher à une unité comptable (!) et qui répartit les moyens d’existence d’après les principes socialistes ». Otto Neurath, Plan économique et comptabilité naturelle, p. 84.

r. K. Kautsky, La révolution prolétarienne et son programme, p. 318.

s. O. Leichter, La comptabilité dans la société socialiste, 1923. Bien qu’il se prononce pour la comptabilisation en temps de travail, O. Leichter, comme Kautsky, Neurath, Hilferding, croit justifiée qu’une instance centrale dispose de tous les produits. Sa comptabilisation en temps de travail vaut pour la seule production, elle n’a aucun rapport avec la répartition, car, chez lui, les plus hautes instances administratives calculent et distribuent la part de consommation individuelle sur la base de la physiologie nutritive.

t. Principes fondamentaux d’une production et d’une répartition communistes. Œuvre collective du Groupe des Communistes internationalistes (Hollande), Berlin : Neuer Arbeitverlag. Le peu de place dont nous disposons ici ne nous permet pas d’exposer le contenu cet important travail, ni de l’analyser de manière critique. Il entre seulement dans notre propos d’attirer l’attention sur le point de vue qui y est défendu et qui se distingue de tous ceux exprimés jusqu’ici par sa continuation conséquente des recherches de Marx sur la comptabilisation en temps de travail.

u. Cette répartition antagonique aura natureliement pour résultat une lutte pour de meilleures conditions de travail. Cependant, au début du communisme, il peut être nécessaire d’adapter la répartition à la diversité du travail. Quoi qu’il en soit, nous voulons seulement dire ici que, dans une telle situation, calculer en temps de travail ne présenterait aucune difficulté.

v. K. Marx, Notes marginales, p. 25.

w. K. Marx, Le capital, livre II. – Marx écrit encore à propos de « l’argent-travail » d’Owen : « c’est aussi peu de l’argent qu’un billet de théâtre. Le certificat de travail constate seulement la participation individuelle du producteur au travail commun et son droit individuel à une part de consommation déterminée du produit total ». (Le capital, livre I).

x. K. Marx, Notes marginales.

y. Principes fondamentaux d’une production et d’une répartition communistes, p. 66.

z. K. Marx, Notes marginales, p. 27.

aa. K. Marx, Le capital, livre II.

bb. K. Marx, Le capital, livre II.

cc. Principes fondamentaux d’une production et d’une répartition communistes, p. 99.

dd. Principes fondamentaux d’une production et d’une répartition communistes, p. 112.


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Compiled by Vico, 8 May 2020,latest additions 12 May 2020





























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